Alain Jakubowicz : « la perception de ces délits doit changer »

Selon Alain Jakubowicz, président de la Licra, le racisme ne doit plus relever de la loi de 1881.

03/03/2015 – L’avocat Alain Jakubowic préside la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme, il estime que les propos racistes sont un délit de droit commun.

Faut-il faire passer la répression des propos racistes et antisémites dans le code pénal ?
C’est mon cheval de bataille depuis dix ans. J’ai rencontré quatre ou cinq gardes des Sceaux sur ce sujet. Faut-il qu’il y ait sans arrêt des morts pour qu’enfin ces questions avancent ? La perception de ces délits doit changer dans l’opinion publique. Tous les politiques ne cessent de dire : «Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit.» Mais alors, pourquoi le juge-t-on encore comme un délit d’opinion, et pas comme un vrai délit ? La loi de 1881 est une loi de liberté, pas une loi de répression : elle fixe simplement des limites à la liberté d’expression et instaure un régime dérogatoire du droit commun. Les délits racistes n’ont donc rien à y faire.

Pourquoi ces abus à la liberté d’expression ne devraient plus bénéficier de la procédure dérogatoire prévue par la loi sur la presse ?
Concrètement, aujourd’hui, dans les chambres de la presse, des négationnistes, des racistes et des antisémites patentés sont jugés par les mêmes juges et selon la même procédure que les directeurs du Monde ou de Libé, dont les journalistes ont diffamé un chef d’entreprise ou un membre du gouvernement ! C’est la même jurisprudence qui s’applique à Dieudonné M’bala M’bala qui a pourtant été condamné sept, huit ou neuf fois ! Résultat, dans l’opinion publique, ces insultes racistes et antisémites ne sont pas de vrais délits, ce sont simplement des «délits d’opinion». Si le racisme et l’antisémitisme sont des délits, alors ils ne doivent pas relever d’une justice d’exception.

Une telle réforme pourrait avoir des conséquences concrètes : explosion du nombre de comparutions immédiates, et donc des peines fermes…
Il faut marquer le coup de manière plus ferme. Je ne demande pas à ce qu’on modifie l’échelle des peines pour la provocation à la haine raciale : celle qui existe déjà, allant jusqu’à un an de prison et 45 000 euros d’amende, est parfaite. Les propos racistes et antisémites représentent une atteinte d’une telle gravité à l’ordre public que la réponse de la justice doit être immédiate. A la 17e chambre [la chambre de la presse du tribunal de grande instance de Paris, ndlr], il faut dix-huit à vingt-quatre mois pour qu’une affaire soit jugée ! Entre-temps, on a oublié le propos. C’est bien, la théorie. Mais je ne me situe pas qu’au niveau des principes. Lorsque je vais aux audiences de la 17e, je vois des racistes et des idéologues qui publient des textes servant de littérature aux gamins qui entrent là-dedans comme dans une secte. De la plume au sang, il y a un fil d’Ariane qui a toujours existé dans l’histoire de l’humanité. Tant qu’on n’aura pas compris cela, on restera dans une position idéologique.

Les poursuites pour apologie du terrorisme qui ont multiplié les peines de prison en janvier et février ne plaident pas pour faire des délits d’expression des délits de droit commun…
C’est vrai, ces poursuites n’ont pas été faites avec le discernement nécessaire. Le parquet a un rôle immense dans ces affaires. Répondre rapidement aux propos racistes ne veut pas dire y répondre systématiquement par de la prison. Dans nombre de cas, je crois à la pédagogie, à des mesures de médiation pénale. Mais on ne peut rester sans rien faire devant l’augmentation exponentielle de ces faits.

Recueilli par Sonya Faure
© Libération http://www.liberation.fr

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